Citations célèbres : qu'ont vraiment écrit Hugo, Voltaire, Molière, La Fontaine et Wilde ?
Sur vingt citations célèbres qu'on leur prête, quinze se lisent dans leurs œuvres, deux y sont retouchées et trois n'y ont pas été trouvées. Voltaire n'a pas écrit « je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » : la phrase est d'une biographe anglaise, qui l'a reconnue pour sienne en 1939. Et souvent, l'auteur citait déjà quelqu'un d'autre.
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Dans cette page · 11 sections
- Comment lire cette page
- Victor Hugo : ce qu’il a écrit, ce qu’on lui prête
- Voltaire : la phrase la plus célèbre n’est pas de lui
- Molière : des répliques exactes, et des emprunts qu’il signale
- La Fontaine : des vers exacts, qu’on lit sans leur suite
- Oscar Wilde : des paradoxes de personnages, et un qui n’est pas de lui
- Ce que montrent ces vingt citations : trois manières de s’éloigner du texte
- Vérifier une citation soi-même : quatre questions
- Ce que cette page ne dit pas
- Questions fréquentes
- Sources
Une citation célèbre se répète d’ordinaire sans son livre, sans sa page et souvent sans sa forme exacte. Cette page examine vingt citations célèbres prêtées à cinq auteurs, choisies pour ce qu’elles montrent de la façon dont un texte se transmet, se transforme ou change d’auteur, et les relit dans leurs œuvres, dans une édition qu’elle nomme, au passage qu’elle indique. Elle s’appuie sur la vérification des 4 656 citations de Livresque des mots, dont l’édition 2026 a réexaminé le texte et la paternité une à une.
Comment lire cette page
Chaque citation reçoit l’un de trois statuts :
- établie — la phrase se lit dans l’œuvre de l’auteur, sous cette forme, à la ponctuation ou à la graphie près (le texte cité garde celle de l’édition consultée, « alloit » chez Molière) ;
- variante documentée — l’auteur a écrit une phrase voisine, et l’écart entre son texte et la forme qui circule est établi ;
- non établie dans les sources consultées — la phrase n’a pas été trouvée chez l’auteur, dans les textes cherchés. Ce statut ne dit pas qu’elle est fausse : il dit ce qui a été cherché, et où.
Retrouver une phrase chez un auteur, la lui attribuer et en connaître l’origine sont trois opérations distinctes. Une citation établie dans une œuvre n’y fait pas toujours sa première apparition : plusieurs de ces auteurs citaient eux-mêmes.
Pour chaque entrée, la même grille : le statut, le texte tel que l’auteur l’a écrit, la source (œuvre, date, passage, édition consultée et lien vers le texte), et ce que l’écart change. Les textes ont été relus le 1er novembre 2026. Les traductions de Wilde sont celles de cette page ; l’anglais d’origine est donné à côté.
Victor Hugo : ce qu’il a écrit, ce qu’on lui prête
« S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là »
- Statut : établie (le vers cité) ; le premier vers de la même strophe circule retouché.
- Le texte : « Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même / Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ; / S’il en demeure dix, je serai le dixième ; / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »
- Source : Les Châtiments (1853), « Ultima verba », dernière strophe, datée « Jersey, 2 décembre 1852 » ; édition Hetzel, 1880, p. 446 (fac-similé, Wikisource).
- Ce que l’écart change : le dernier vers est exact. C’est le premier de la strophe qui circule retouché, « S’il n’en est plus que mille », calqué sur les deux derniers. Hugo écrit « Si l’on » : un an jour pour jour après le coup d’État, il compte les proscrits qui refusent l’Empire et se range parmi eux avant de se dire le dernier.
« C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches »
- Statut : établie.
- Le texte : « — Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »
- Source : L’Homme qui rit (1869), deuxième partie, livre II, chapitre XI ; édition de 1869 (Wikisource).
- Ce que l’écart change : la phrase circule seule, comme une maxime ; elle est la réplique d’un personnage de Hugo. Une version antérieure de Livresque des mots la prêtait à Condorcet, sans œuvre ni date ; l’édition en vente depuis octobre 2026 l’a rendue à Hugo. Gwynplaine la murmure en réponse à Ursus, qui vient d’énumérer, par ironie, les revenus des lords, de l’archevêque de Canterbury et de la Couronne.
« Le bonheur suprême de la vie est de savoir que vous êtes aimé… »
- Statut : variante documentée.
- Le texte : « Le suprême bonheur de la vie, c’est la conviction qu’on est aimé ; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré soi-même ; cette conviction, l’aveugle l’a. »
- Source : Les Misérables (1862), première partie, livre V, chapitre 4 (Wikisource).
- Ce que l’écart change : la forme répandue — « savoir que vous êtes aimé pour ce que vous êtes ou, plus exactement, malgré ce que vous êtes » — parle à la deuxième personne et d’« être aimé pour ce que l’on est ». Hugo écrit « pour soi-même », et la phrase ne s’arrête pas là : « cette conviction, l’aveugle l’a ». Elle décrit un aveugle entouré d’amour, pour qui « être servi, c’est être caressé ».
« Dieu n’a pas de main, et les rois n’ont pas de cœur »
- Statut : établie, chez Hugo.
- Le texte : « [Bossuet] se satisfait par cette formule : Dieu tient dans sa main le cœur des rois. Cela n’est pas, pour deux raisons : Dieu n’a pas de main, et les rois n’ont pas de cœur. Nous ne parlons, cela va sans dire, que des rois d’Assyrie. »
- Source : William Shakespeare (1864), troisième partie, livre III, chapitre III (Wikisource).
- Ce que l’écart change : le trait a l’allure d’un mot de Voltaire contre Bossuet, et une version antérieure de Livresque des mots le donnait comme tel ; il est de Hugo, qui écrit en exil, sous le Second Empire. La dernière phrase, que la citation laisse tomber, est une précaution ironique : « que des rois d’Assyrie ».
« Ouvrez une école, vous fermerez une prison »
- Statut : non établie dans les sources consultées.
- Le texte le plus proche : « Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne. / Quatrevingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne / Ne sont jamais allés à l’école une fois, / Et ne savent pas lire, et signent d’une croix. »
- Source : Les Quatre Vents de l’esprit (1881), « Le Livre satirique », « Écrit après la visite d’un bagne » ; Œuvres complètes, Ollendorff, Poésie, t. X, 1908 (Wikisource). La formule « ouvrez une école » et ses variantes (« ouvrir une école », « fermer une prison ») ont été cherchées dans le texte intégral de Wikisource : aucune occurrence chez Hugo.
- Ce que l’écart change : l’idée est de Hugo, la formule en circulation est plus nette que son vers. Le poème parle d’enfants et d’un bagne, la phrase courante d’une école et d’une prison, comme une équation de politique publique.
Voltaire : la phrase la plus célèbre n’est pas de lui
« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire »
- Statut : non établie chez Voltaire dans les sources consultées.
- Le texte : la phrase existe d’abord en anglais, sous la plume d’Evelyn Beatrice Hall, qui signe S. G. Tallentyre : « “I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it,” was his attitude now. » — « telle était désormais son attitude ».
- Source : S. G. Tallentyre, The Friends of Voltaire, Londres, John Murray, 1906, chapitre VII, « Helvétius : the contradiction », p. 199 (texte intégral, Project Gutenberg). Lettre de Hall du 9 mai 1939, publiée par Burdette Kinne, « Voltaire Never Said It! », Modern Language Notes, vol. 58, n° 7, novembre 1943, p. 534-535 (numéro numérisé, Internet Archive ; doi:10.2307/2911066).
- Ce que l’écart change : Hall résume en une phrase la réaction de Voltaire à la condamnation de De l’esprit, le livre d’Helvétius brûlé sur ordre de justice. Elle rapporte juste avant le mot qu’elle lui prête, « What a fuss about an omelette! », tant de bruit pour une omelette. Son paragraphe met entre guillemets une attitude ; la circulation en a fait une parole. Hall l’a dit elle-même. En 1939, elle répond à Burdette Kinne, qui l’interroge sur la version de Voltaire in His Letters (1919), que la phrase « is my own expression and should not have been put in inverted commas » — c’est sa propre expression, qui n’aurait pas dû être mise entre guillemets. L’origine de la phrase ne se déduit donc pas de son absence chez Voltaire : son auteure l’a revendiquée.
« Le mieux est l’ennemi du bien »
- Statut : établie, et Voltaire la donne lui-même pour une citation.
- Le texte : « Dans ses écrits un sage Italien / Dit que le mieux est l’ennemi du bien. »
- Source : « La Bégueule », conte moral en vers (1772), premiers vers ; Œuvres complètes, Garnier, 1877, t. X, p. 50 (Wikisource).
- Ce que l’écart change : la formule est bien de la plume de Voltaire, qui l’attribue à « un sage Italien » sans le nommer. La forme renforcée qui circule aussi, « le mieux est le mortel ennemi du bien », n’est pas dans ce texte.
« Il faut cultiver notre jardin »
- Statut : établie.
- Le texte : « — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »
- Source : Candide, ou l’Optimisme (1759), chapitre XXX, dernière phrase ; édition Garnier, 1877 (Wikisource).
- Ce que l’écart change : Candide l’a déjà dit une page plus haut, et « toute la petite société entra dans ce louable dessein ». Le jardin est « notre » jardin, celui d’un groupe qui travaille ensemble ; l’usage courant dit plus volontiers « cultiver son jardin ». L’escale « 1759 · Voltaire : cultiver son jardin, ou la sagesse du réel » de L’Odyssée des idées replace la formule dans le conte et dans son siècle.
« Les femmes sont comme les girouettes : elles se fixent quand elles se rouillent »
- Statut : variante documentée.
- Le texte : « Les femmes ressemblent aux girouettes : elles se fixent quand elles se rouillent. »
- Source : Le Sottisier, carnet de notes de Voltaire publié pour la première fois en 1880 (Librairie des bibliophiles, p. 99 ; Internet Archive) ; même texte dans l’édition Garnier de 1883, p. 218 (Internet Archive). Un autre témoin, les Pensées, remarques et observations (Œuvres complètes, Garnier, 1880, t. 31, p. 117-127 ; Wikisource), inverse la fin : « Les femmes ressemblent aux girouettes ; quand elles se rouillent, elles se fixent. »
- Ce que l’écart change : la phrase change aussi d’auteur en circulant : Linternaute la range sous le nom de Jean Webster, et une version antérieure de Livresque des mots la donnait à Sacha Guitry, né cinq ans après la parution du carnet. La forme « sont comme les girouettes » est si installée que Wikiquote la donne en citant une édition Garnier de 1883 ; celle qui a été lue ici imprime « ressemblent aux girouettes » (relevé du 1er novembre 2026). Une réserve, enfin : ces textes sont des notes de Voltaire. Qu’une phrase figure dans ses papiers atteste qu’il l’a écrite ou recopiée, pas qu’il l’a inventée.
Molière : des répliques exactes, et des emprunts qu’il signale
« Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger »
- Statut : établie, et Molière la donne pour une maxime ancienne.
- Le texte : « suivant le dire d’un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. »
- Source : L’Avare (1668), acte III, réplique de Valère (scène 5 dans l’édition Louandre, 1910 ; Wikisource).
- Ce que l’écart change : Valère cite « un ancien » sans le nommer, et il a raison de citer : la Rhétorique à Herennius (IV, 28), longtemps attribuée à Cicéron, donne la formule en exemple de figure, « Esse oportet ut vivas, non vivere ut edas », et Rabelais en avait déjà tiré un effet comique dans le Tiers Livre. Le programme de recherche Molière21 en relève d’autres reprises au XVIIe siècle (« Il faut manger pour vivre »). Le rattachement à Socrate relève d’une autre tradition, non examinée ici. Harpagon, ravi, veut la répéter et la retourne : « Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi… Non, ce n’est pas cela. » Isolée, la citation perd la réplique qui la rend comique.
« Que diable allait-il faire dans cette galère ? »
- Statut : établie chez Molière, qui la reprend de Cyrano de Bergerac.
- Le texte : « Que diable alloit-il faire dans cette galère ? » (Géronte, qui la répète à plusieurs reprises).
- Source : Les Fourberies de Scapin (1671), acte II (scène 11 dans l’édition Louandre, 1910 ; Wikisource). Avant lui : Cyrano de Bergerac, Le Pédant joué (1654), acte II, scène 4 : « Que Diable aller faire aussi dans la Galère d’un Turc ? » (édition de 1654, Wikisource).
- Ce que l’écart change : Molière reprend de Cyrano la situation — un père à qui l’on réclame la rançon d’un fils pris par les Turcs — et la réplique répétée. L’édition de 1910 le signale en note. Le mot est devenu proverbe sous le nom de Molière, qui l’a rendu célèbre.
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir »
- Statut : établie.
- Le texte : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. / Par de pareils objets les âmes sont blessées, / Et cela fait venir de coupables pensées. »
- Source : Le Tartuffe (version de 1669), acte III, scène 2, Tartuffe à Dorine (édition Louandre, 1910, Wikisource).
- Ce que l’écart change : le vers est exact. Dorine répond aussitôt : « Vous êtes donc bien tendre à la tentation », et la réplique retourne le vers contre celui qui le prononce.
La Fontaine : des vers exacts, qu’on lit sans leur suite
« La raison du plus fort est toujours la meilleure »
- Statut : établie.
- Le texte : « La raison du plus fort est toujours la meilleure : / Nous l’allons montrer tout à l’heure. »
- Source : Fables (1668), livre I, fable 10, « Le Loup et l’Agneau » ; édition Bernardin-Béchet, 1874, p. 41 (Wikisource).
- Ce que l’écart change : c’est le premier vers, et le second annonce une démonstration. La fable fait voir que la raison du plus fort l’emporte ; citée seule, la phrase peut se lire comme une approbation.
« Rien ne sert de courir ; il faut partir à point »
- Statut : établie.
- Le texte : « Rien ne sert de courir ; il faut partir à point : / Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. »
- Source : Fables (1668), livre VI, fable 10, « Le Lièvre et la Tortue » ; édition Bernardin-Béchet, 1874, p. 188 (Wikisource).
- Ce que l’écart change : aucun écart de texte. « À point » veut dire au bon moment. La fable oppose la tortue, partie à temps et qui ne s’arrête pas, au lièvre, si sûr de lui qu’il part trop tard : la morale porte sur le départ et la constance, non sur la lenteur.
« On a souvent besoin d’un plus petit que soi »
- Statut : établie.
- Le texte : « Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde : / On a souvent besoin d’un plus petit que soi. »
- Source : Fables (1668), livre II, fable 11, « Le Lion et le Rat » ; édition Bernardin-Béchet, 1874, p. 74 (Wikisource).
- Ce que l’écart change : le vers célèbre est le second. Le premier donne la règle — rendre service à tous — et celui-ci en donne la raison.
« Aide-toi, le ciel t’aidera »
- Statut : établie.
- Le texte : « Aide-toi, le Ciel t’aidera. »
- Source : Fables, livre VI, fable 18, « Le Chartier embourbé », dernier vers ; édition Barbin (Wikisource).
- Ce que l’écart change : la morale tombe après que la voix céleste a fait faire au charretier tout le travail : rompre le caillou, combler l’ornière, prendre son fouet. Le ciel n’a rien soulevé. Le vers est de La Fontaine, la maxime plus ancienne : le Dictionnaire des proverbes de Quitard (1842) la range parmi les proverbes, en rapproche une formule de Rabelais, et note que ce proverbe « a été mis en action par La Fontaine », dont la fable a beaucoup contribué à le rendre populaire (Wikisource).
Oscar Wilde : des paradoxes de personnages, et un qui n’est pas de lui
« Soyez vous-même, les autres sont déjà pris »
- Statut : non établie dans les sources consultées.
- Le texte : aucun texte de Wilde connu. En anglais : « Be yourself; everyone else is already taken. »
- Source : enquête du site Quote Investigator, consacré à la généalogie des citations (20 janvier 2014, lue le 1er novembre 2026) : la première occurrence exacte trouvée date de décembre 1999, sur un forum Usenet, entre guillemets et sans auteur, et l’enquête ne trouve « no substantive evidence » d’une origine chez Wilde. Livresque des mots l’imprime sous « Anonyme ».
- Ce que l’écart change : la plus ancienne attestation exacte retrouvée date de près d’un siècle après la mort de Wilde (1900), et elle était déjà donnée comme une citation : son origine reste inconnue. La phrase a le tour d’un paradoxe de Wilde, et cela a suffi pour qu’on la lui prête.
« Je peux résister à tout, sauf à la tentation »
- Statut : établie.
- Le texte : « I can resist everything except temptation. »
- Source : Lady Windermere’s Fan (L’Éventail de Lady Windermere, 1892), acte I, Lord Darlington (texte anglais, Project Gutenberg).
- Ce que l’écart change : c’est un personnage qui parle, et on lui répond aussitôt. Lady Windermere : « You have the modern affectation of weakness », vous avez l’affectation moderne de la faiblesse.
« Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder »
- Statut : établie.
- Le texte : « The only way to get rid of a temptation is to yield to it. Resist it, and your soul grows sick with longing for the things it has forbidden to itself. »
- Source : The Picture of Dorian Gray (Le Portrait de Dorian Gray), édition en volume de 1891, chapitre II, Lord Henry (texte anglais, Project Gutenberg).
- Ce que l’écart change : la phrase appartient à Lord Henry, dont le roman montre ce que sa doctrine fait de Dorian. La citation en fait une maxime de l’auteur.
« L’expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs »
- Statut : établie, en deux versions.
- Le texte : « Experience is the name every one gives to their mistakes. » Et, un an plus tôt : « It was merely the name men gave to their mistakes. »
- Source : Lady Windermere’s Fan (1892), acte III, Dumby ; The Picture of Dorian Gray (1891), chapitre IV (Project Gutenberg, Project Gutenberg).
- Ce que l’écart change : Wilde reprend sa propre phrase d’une œuvre à l’autre. La forme courante est celle de la pièce ; celle du roman, au passé, est une réflexion de Lord Henry, et Livresque des mots la donne en français : « L’expérience, nom dont les hommes baptisent leurs erreurs. »
Ce que montrent ces vingt citations : trois manières de s’éloigner du texte
L’auteur citait déjà. Voltaire attribue « le mieux est l’ennemi du bien » à « un sage Italien » ; Valère donne sa maxime « suivant le dire d’un ancien » ; Géronte reprend la galère de Cyrano ; Wilde se cite lui-même. Les guillemets que l’auteur avait posés tombent en route, et la phrase reste au dernier nom connu.
La phrase va vers un nom qui la rend vraisemblable. Le résumé de Hall passe à Voltaire, la phrase anonyme de 1999 à Wilde. Livresque des mots avait lui-même recueilli trois de ces glissements, que l’édition en vente depuis octobre 2026 a corrigés : le trait contre Dieu et les rois prêté à Voltaire, le mot sur les femmes à Guitry, la réplique de Gwynplaine à Condorcet. Le nom d’arrivée est chaque fois celui que la réputation associe au thème — la tolérance, le paradoxe, l’ironie anticléricale, le mot d’esprit sur les femmes, la justice sociale — et la citation circule d’autant mieux qu’elle confirme ce qu’on croit déjà de l’auteur.
La forme se simplifie. « Si l’on n’est plus que mille » devient « S’il n’en est plus que mille », « ressemblent aux girouettes » devient « sont comme les girouettes », « la conviction qu’on est aimé » devient « savoir que vous êtes aimé ». La syntaxe se règle sur celle de la conversation, et le vers qui précède ou qui suit disparaît.
Les trois mouvements se cumulent souvent. Un auteur reprend une formule ancienne, la circulation la simplifie, puis l’attache à un nom plus célèbre : à chaque étape, l’autorité du nom remplace un peu plus la preuve du texte. Une citation qui quitte son œuvre change parfois de mots, parfois d’auteur, et toujours de contexte.
La vérification des citations de Livresque des mots va dans le même sens pour ces cinq auteurs. Chez Molière, les citations du recueil ont toutes été retrouvées dans le texte, exactes ou à une variante près (16 sur 16) ; chez La Fontaine, presque toutes (33 sur 36) ; chez Hugo, sept sur dix (55 sur 78) ; chez Voltaire, un peu plus d’une sur deux (17 sur 29). Ces différences décrivent les citations que le recueil avait réunies ; elles ne mesurent ni la fiabilité des attributions à chaque auteur, ni la fréquence des erreurs dans les citations qui circulent. Le genre des œuvres, le vers, l’apprentissage scolaire ou le choix initial des citations peuvent y jouer, et rien ici ne permet de faire la part de chacun.
Vérifier une citation soi-même : quatre questions
- Quelle œuvre, quel passage ? Une citation sans référence précise reste presque impossible à vérifier.
- Le texte se lit-il dans une édition qu’on peut nommer ? Les fac-similés de Wikisource, de Gallica, d’Internet Archive ou de Project Gutenberg permettent de lire la phrase dans sa page.
- Qui parle dans le texte ? L’auteur, un personnage, ou un auteur qu’il cite : Lord Henry n’est pas Wilde, et Valère cite un ancien.
- Quand la phrase apparaît-elle pour la première fois, et chez qui ? Une première attestation postérieure à la mort de l’auteur écarte l’attribution. À l’inverse, trouver la phrase chez un auteur ne dit pas qu’il l’a inventée : « Aide-toi, le Ciel t’aidera » est bien de La Fontaine, et la maxime est plus ancienne que lui.
Ce que cette page ne dit pas
Elle porte sur vingt citations de cinq auteurs, choisies pour ce qu’elles montrent et non par une mesure de leur fréquence : elle ne mesure pas la part des fausses citations en général. « Non établie » y signifie « non trouvée dans les sources consultées », jamais « fausse » ni « jamais dite » : une phrase prononcée et non écrite échappe à cette méthode. Les éditions lues sont en ligne ; aucune édition critique récente n’a été consultée. Les numéros de scène de Molière sont ceux de l’édition Louandre (1910), dont le découpage diffère de celui d’autres éditions. La généalogie de « Soyez vous-même » repose sur une enquête publiée, non refaite ici.
Questions fréquentes
Voltaire a-t-il dit « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » ?
La phrase n'a pas été trouvée dans les textes de Voltaire. Elle paraît d'abord en anglais, en 1906, dans The Friends of Voltaire d'Evelyn Beatrice Hall, qui signe S. G. Tallentyre : « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it », suivi de « was his attitude now » (telle était désormais son attitude). Hall y résume la réaction de Voltaire à la condamnation du livre d'Helvétius, De l'esprit. Dans une lettre du 9 mai 1939, publiée en 1943 dans Modern Language Notes, elle écrit que la phrase est sa propre expression et n'aurait pas dû être mise entre guillemets.
Oscar Wilde a-t-il dit « Soyez vous-même, les autres sont déjà pris » ?
Aucun texte de Wilde ne la contient dans les sources consultées. Selon l'enquête du site Quote Investigator (2014), la plus ancienne attestation exacte retrouvée de « Be yourself; everyone else is already taken » date de décembre 1999, sur un forum Usenet, déjà entre guillemets et sans auteur ; son origine reste inconnue. Wilde est mort en 1900. Livresque des mots l'imprime sous « Anonyme ».
D'où vient « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »
Des Fourberies de Scapin de Molière (1671), acte II : Géronte, à qui Scapin réclame cinq cents écus pour racheter son fils prisonnier d'une galère turque, répète la question à plusieurs reprises. Molière reprend la scène de Cyrano de Bergerac, Le Pédant joué (1654), acte II, où Granger s'écrie : « Que Diable aller faire aussi dans la Galère d'un Turc ? »
Victor Hugo a-t-il écrit « Ouvrez une école, vous fermerez une prison » ?
La formule n'a pas été trouvée dans les textes de Hugo numérisés sur Wikisource. Le texte le plus proche est un poème des Quatre Vents de l'esprit (1881), « Écrit après la visite d'un bagne » : « Chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne. / Quatrevingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne / Ne sont jamais allés à l'école une fois ». L'idée est de Hugo ; la formule en circulation est plus nette que son vers.
Sources
Textes des auteurs (relus le 1er novembre 2026) : Victor Hugo, Les Châtiments, Hetzel, 1880 ; L’Homme qui rit, 1869 ; Les Misérables, 1862 ; William Shakespeare, 1864 ; Les Quatre Vents de l’esprit, Ollendorff, 1908. Voltaire, « La Bégueule » et Candide, Œuvres complètes, Garnier, 1877 ; Le Sottisier, Librairie des bibliophiles, 1880, et Garnier, 1883. Molière, L’Avare, Les Fourberies de Scapin, Le Tartuffe, édition Louandre, 1910. Cyrano de Bergerac, Le Pédant joué, 1654. La Fontaine, Fables, Bernardin-Béchet, 1874, et édition Barbin. Oscar Wilde, The Picture of Dorian Gray, 1891, et Lady Windermere’s Fan, 1892, Project Gutenberg. Les liens sont donnés à chaque entrée.
Sur l’origine de quatre phrases : S. G. Tallentyre (Evelyn Beatrice Hall), The Friends of Voltaire, Londres, John Murray, 1906, chapitre VII ; Burdette Kinne, « Voltaire Never Said It! », Modern Language Notes, 58 (7), 1943, p. 534-535 ; Molière21, « Il faut manger pour vivre » ; P.-M. Quitard, Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes, 1842, article « aider » ; Quote Investigator, « Be Yourself; Everyone Else Is Already Taken », 20 janvier 2014 (quoteinvestigator.com).
Vérification de Livresque des mots : méthode et corpus de l’édition 2026. Sur un mot qui a changé d’auteur : la tabula rasa de Locke.