Les communs négatifs désignent ce dont nous héritons collectivement sans l’avoir choisi : déchets nucléaires, sols pollués, centrales à démanteler, ruines industrielles, infrastructures obsolètes. La notion a été développée par le philosophe Alexandre Monnin avec Emmanuel Bonnet et Diego Landivar (Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, 2021) : non plus des biens communs à préserver, mais des charges communes à gérer, refermer ou démanteler — parfois sur des générations.

L’inversion d’une figure classique

Les « communs » d’Elinor Ostrom ont réhabilité l’idée qu’une communauté peut gérer durablement une ressource partagée — pâturage, irrigation, savoir — sans État ni marché. Les communs négatifs inversent la figure : la chose partagée n’est plus une ressource qu’on veut faire durer, mais une réalité dont personne ne veut et dont il faut pourtant prendre soin. On n’entretient pas un sol pollué comme un pâturage — on le surveille, on le confine, on le dépollue ; on ne valorise pas une centrale en fin de vie — on la démantèle, sur des décennies.

Le renversement est aussi un renversement du regard économique : penser en communs négatifs, c’est prendre le problème à l’envers — partir de ce qui est déjà là, installé, hérité, plutôt que des seuls projets et des seules promesses.

Pourquoi « externalité » ne suffit pas

L’économie standard range ces réalités sous la catégorie d’externalité : un coût non facturé, que l’analyse imagine corrigible par un prix — taxe, quota, marché de droits. La notion de communs négatifs conteste la suffisance de cette lecture. Un stock de déchets radioactifs n’est pas un écart de prix : c’est une réalité matérielle installée pour des millénaires, qui exige des institutions, des compétences, du travail et de la vigilance — pas seulement une internalisation monétaire. La question n’est plus « combien cela coûte-t-il ? » mais « qui en prend soin, comment, et pendant combien de temps ? ».

Cette critique rejoint celle que la tradition du cost-shifting de K. William Kapp adressait déjà à l’externalité : le report des coûts n’est pas un raté du marché, c’est un mécanisme systémique — et le corriger demande plus qu’un prix.

La lecture anthropique : le transfert devenu matière

Le cadre de l’anthropie offre une généalogie de ces héritages. Un système social produit son ordre en déplaçant son désordre — vers d’autres lieux, d’autres temps, d’autres groupes. Quand le réceptacle s’accumule et sature, ce qui reste au sol, dans les nappes, dans les infrastructures en fin de vie, c’est le transfert anthropique cristallisé dans la matérialité du monde : un commun négatif est un déplacement de désordre devenu héritage.

Cette lecture relie les deux notions sans les confondre : les communs négatifs décrivent ce qui reste ; la boucle anthropique décrit le trajet — déplacement, accumulation, saturation, retour. Et elle éclaire la question de la responsabilité que pose Guillaume Vuillemey à propos de l’entreprise : quand la responsabilité limitée sépare l’agir du répondre, les dommages glissent vers les biens communs — l’entreprise disparaît, l’héritage reste.

Le cas d’école qui vient : le numérique

Le working paper AWP-06 — Infrastructures numériques et dette technologique (2026) range les technologies numériques parmi les communs négatifs candidats : data centers dimensionnés pour des décennies, équipements à durée de vie courte et à recyclage non résolu, réseaux dont le démantèlement coûtera plus que personne ne l’a provisionné. Le numérique se présente comme immatériel ; ses restes seront très matériels — et partagés. Penser le cloud en communs négatifs, c’est poser aujourd’hui la question que les sols pollués nous ont apprise trop tard : qui héritera de l’infrastructure, et qui en prendra soin ?

Questions fréquentes

Les communs négatifs sont-ils une notion pessimiste ? Non — c’est une notion d’action. Elle déplace l’attention des seules promesses (construire, innover) vers les gestes négligés : maintenir, refermer, démanteler, dépolluer. Des métiers, des institutions et des savoir-faire entiers tiennent dans ce « soin des restes ».

Qui a introduit la notion ? Elle s’est stabilisée autour des travaux d’Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet et Diego Landivar (Héritage et fermeture, 2021 ; article « Les “communs négatifs” », revue Étvdes, 2021), dans le champ de l’écologie du démantèlement et de la redirection écologique.

Où la trouve-t-on appliquée dans le corpus anthropique ? Dans AWP-06 (le numérique comme commun négatif candidat), au glossaire, et en filigrane de la dette technologique : une dette dont les créanciers sont les générations qui hériteront des équipements.

Pour aller plus loin