À quoi tient l'obéissance ? Le pouvoir, de Machiavel à Foucault
La crainte, le pacte, le corps du roi, le peuple souverain, le provisoire, la norme, la nécessité, l'attraction : de −1200 à 2012, les réponses à la question « pourquoi obéit-on ? » ne relèvent pas du même geste : faire obéir, faire reconnaître une autorité, organiser les choix possibles. La plupart rencontrent une limite qu'on peut nommer ; celle de la norme décrite par Foucault est plus difficile à localiser. Et trois formules célèbres du parcours ne sont pas ce qu'on croit, à commencer par « la fin justifie les moyens ».
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Dans cette page · 14 sections
- « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent » : la crainte
- 1513 · Machiavel : craint, mais jamais haï
- 1651 · Hobbes : le loup et le Léviathan
- 1655 · Louis XIV : « L’État, c’est moi », fausse comme citation
- 1789-1793 : la légitimité cesse de descendre du ciel
- 1850 · Au nom du peuple : le provisoire qui dure
- 1975 · Foucault : le pouvoir qui façonne
- 1979 · Thatcher : la nécessité comme argument
- 2003-2012 : le pouvoir sans visage
- Trois échos
- Ce que montre le parcours : trois manières de faire agir
- Ce que cette page ne dit pas
- Questions fréquentes
- Sources
« Qu’est-ce qui fait qu’un homme obéit à un autre ? » La question ouvre, dans L’Odyssée des idées, le parcours que le livre consacre au pouvoir : onze escales datées, de −1200 à 2012, et trois échos vers d’autres routes du livre. Cette page suit ce parcours. Chaque étape reçoit la même grille : l’idée, telle que le livre la résume ; le texte, cité dans sa langue d’origine avec son édition quand il a pu être lu ; la limite, le point où ce ressort de l’obéissance cède ; et l’escale du livre. Les textes ont été relus le 1er novembre 2026 ; les traductions sont celles de cette page.
« Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent » : la crainte
- L’idée : la devise vient du théâtre. L’escale du livre est datée −1200, l’horizon mythique d’Atrée, qui servit à son frère la chair de ses enfants ; le vers, lui, est du poète latin Accius, dans son Atreus, au IIe siècle avant notre ère. Les Anciens la citent pour en marquer le danger, Cicéron dans le De Officiis, Sénèque dans le De Clementia ; Caligula, lui, aimait la répéter. Tout tyran qui la reprend cite un personnage.
- Le texte : « Tragicum illud subinde iactabat : Oderint, dum metuant » — il répétait sans cesse ce vers de tragédie : qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent (Suétone, Vie de Caligula, 30 ; texte latin, The Latin Library). Le même Suétone prête à Tibère une variante, qu’il répétait (dicebatque identidem) devant les vers qui couraient contre lui : « Oderint, dum probent », qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils m’approuvent (Vie de Tibère, 59 ; The Latin Library). L’une mise sur la crainte, l’autre sur l’approbation.
- La limite : la crainte peut nourrir la haine, et la haine la contestation du pouvoir, jusqu’à rendre réelle la menace que le tyran voulait conjurer. « Qui peut tout doit tout craindre », fait dire Corneille dans Cinna.
- Dans le livre : escale « −1 200 · Le pouvoir et ses masques : La tyrannie, être craint plutôt qu’aimé ».
1513 · Machiavel : craint, mais jamais haï
- L’idée : Machiavel écrit Le Prince en 1513, sans pouvoir : écarté au retour des Médicis, arrêté, torturé, relégué dans sa propriété de Sant’Andrea in Percussina. Le livre ne paraîtra qu’en 1532, après sa mort. Il annonce qu’il suivra la « vérité effective de la chose », non l’image qu’on s’en fait (chapitre XV), et veut le prince renard et lion : le renard pour reconnaître les pièges, le lion pour effrayer les loups (chapitre XVIII).
- Le texte : « è molto più sicuro l’esser temuto che amato, quando s’abbi a mancare dell’un de’ duoi » — il est bien plus sûr d’être craint qu’aimé, s’il faut renoncer à l’un des deux. Et aussitôt : « può molto bene stare insieme esser temuto, e non odiato » — on peut fort bien être craint sans être haï (Il Principe, chapitre XVII ; texte italien, Wikisource).
- La limite : elle est dans la phrase même. La cruauté inutile, la rapacité, l’atteinte aux biens et aux femmes des sujets font passer de la crainte à la haine, que la crainte ne contrôle plus. Machiavel n’a pas écrit que la fin justifie les moyens. Le contresens part du chapitre XVIII : dans les actions des princes, « si guarda al fine », on regarde au résultat, et « i mezzi saranno sempre giudicati onorevoli », les moyens seront toujours jugés honorables — par la foule, qui juge sur l’apparence et sur l’issue (Wikisource). Le passage n’est pas seulement descriptif : il s’ouvre sur un conseil, « Facci adunque un Principe conto di vivere e mantenere lo Stato », qu’un prince se soucie donc de vivre et de maintenir l’État. Il recommande de savoir s’écarter de la morale quand la conservation de l’État l’exige, et constate que le résultat fera juger les moyens. Ce n’est pas une permission générale de tout faire, et la portée morale de ce conseil reste discutée.
- Dans le livre : escale « 1513 · Machiavel : Le Prince et la vérité nue du pouvoir », qui suit aussi la lecture républicaine qu’en fera Rousseau.
1651 · Hobbes : le loup et le Léviathan
- L’idée : Hobbes écrit au milieu de la guerre civile anglaise. Sans pouvoir commun pour arbitrer, punir et garantir les promesses, les hommes vivent dans une guerre de chacun contre chacun — non une bataille permanente, mais l’absence de toute garantie. Ce n’est pas une méchanceté naturelle qui fait la guerre : Hobbes en compte trois causes, « Competition », « Diffidence », « Glory », qui poussent à attaquer pour le gain, pour la sécurité et pour la réputation (chapitre XIII). Pour en sortir, les hommes instituent un souverain, le Léviathan, du nom du monstre biblique du Livre de Job : un monstre nécessaire.
- Le texte : « during the time men live without a common Power to keep them all in awe, they are in that condition which is called Warre; and such a warre, as is of every man, against every man » — tant que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qu’on appelle guerre, et cette guerre est celle de chacun contre chacun (Leviathan, 1651, chapitre XIII ; Project Gutenberg). Le loup vient de plus loin : de Plaute, « lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit » — l’homme est un loup, non un homme, pour qui ne sait pas encore quel il est (Asinaria, v. 495 ; The Latin Library). Le loup naît de l’ignorance, non de la nature. Hobbes le reprend dans la dédicace du De Cive (1642), en dédoublant la formule : « Man to Man is a kind of God; and that Man to Man is an arrant Wolfe » — un dieu entre citoyens, un loup entre cités (traduction anglaise de 1651, Wikisource).
- La limite : le sujet ne peut être tenu de vouloir sa propre mort, et le droit de se conserver reste au cœur de la construction. Le Léviathan repose sur la peur même qu’il apaise : ne pas mourir sous la main de l’autre.
- Dans le livre : escale « 1651 · Hobbes : l’homme, le loup et le Léviathan ».
1655 · Louis XIV : « L’État, c’est moi », fausse comme citation
- L’idée : le 13 avril 1655, un roi de seize ans vient au Parlement de Paris, au sortir de la Fronde, rappeler aux magistrats qu’il est le maître. La phrase qu’on lui prête ce jour-là, aucun témoignage contemporain solide ne la rapporte, et les registres du Parlement l’ignorent : les historiens y voient une invention tardive. Fausse comme citation, elle est vraie comme symptôme : elle ramasse l’absolutisme dans un seul corps.
- Le texte : « Je m’en vais, mais l’État demeurera toujours » : la phrase est dans un mémoire de Dangeau sur la mort du roi, en août 1715. Les éditeurs du Journal préfèrent ce texte à une autre version de la déclaration, ajoutée au manuscrit d’une autre main. Le témoignage est identifiable ; la lettre exacte des paroles reste incertaine (Journal du marquis de Dangeau, éd. Soulié et al., t. XVI, p. 128 ; Internet Archive).
- La limite : un pouvoir qui tient dans un corps chancelle avec lui. Entre la phrase apocryphe de 1655 et celle que rapporte Dangeau en 1715, l’État se sépare de la personne qui l’incarne : Hobbes en fait une puissance instituée, Rousseau la volonté d’un peuple, Weber le monopole de la violence physique légitime.
- Dans le livre : escale « 1655 · Louis XIV : l’État, le roi et la phrase apocryphe ». La même méthode, appliquée à vingt autres phrases célèbres : citations célèbres vérifiées.
1789-1793 : la légitimité cesse de descendre du ciel
- L’idée : le 14 juillet 1789, la Bastille ne garde que sept prisonniers, et la foule y cherche la poudre. La réplique nocturne de Versailles — « C’est une révolte ? — Non, Sire, c’est une révolution » — vient d’une tradition qui en a poli les mots ; elle grave pourtant une frontière. Une révolte se réprime, une révolution déplace le sol. En décembre 1792, la Convention juge « Louis Capet », et Saint-Just soutient qu’on ne peut régner innocemment. Le roi est exécuté le 21 janvier 1793.
- Le texte : « La personne du roi est inviolable et sacrée », disait la Constitution du 3 septembre 1791 (titre III, chapitre II, section 1, article 2 ; Wikisource). Les avocats de Louis plaident ce texte ; la Convention répond depuis l’acte du 10 août 1792, qui a renversé l’ordre dont il relevait. Sur 721 votants, 361 votent la mort sans condition, exactement la majorité absolue ; 26 autres votent la mort en demandant d’examiner un sursis, soit 387 voix pour la mort.
- La limite : une légitimité qui ne s’appuie que sur elle-même doit se prouver sans relâche. Elle ne peut plus venir du ciel, seulement des hommes : de leurs lois, de leurs votes, de leurs violences.
- Dans le livre : escales « 1789 · « C’est une révolution » : la nuit où bascule l’ancien monde » et « 1793 · Le procès du roi : juger Louis, tuer le sacré ».
1850 · Au nom du peuple : le provisoire qui dure
- L’idée : la « dictature du prolétariat » n’est pas dans le Manifeste de 1848. Marx la nomme en 1850, à chaud, sur les défaites de 1848 et de 1849, et en fixe le sens en 1852 : un passage vers l’abolition des classes. Tout repose sur une hypothèse immense, qu’un pouvoir puisse être saisi pour organiser sa propre disparition. Bakounine objecte que l’État reste une machine de commandement, quel que soit son propriétaire.
- Le texte, traduit de l’anglais de marxists.org : la « dictature de classe du prolétariat », « point de transit nécessaire vers l’abolition des différences de classe en général » (Les Luttes de classes en France, 1850, chapitre III ; traduction anglaise, marxists.org) ; puis, à Joseph Weydemeyer, le 5 mars 1852 : « cette dictature elle-même ne constitue que la transition vers l’abolition de toutes les classes » (marxists.org).
- La limite : un pouvoir transitoire ne l’est jamais par nature. Il ne le devient que si des formes, des droits et des contre-pouvoirs l’empêchent de s’installer, et la question reste entière : qui parlera au nom du prolétariat ? Au XXe siècle, dans les régimes qui se réclamaient de cette perspective, l’État qui devait dépérir grossit : c’est leur histoire, qui ne se confond pas avec la théorie de Marx. Hannah Arendt distingue deux gestes qu’on confond : se libérer d’une oppression, et fonder la liberté.
- Dans le livre : escale « 1850 · Au nom du peuple, de l’idéologie et de la tyrannie ».
1975 · Foucault : le pouvoir qui façonne
- L’idée : Surveiller et punir s’ouvre sur deux textes. Le supplice de Damiens, en 1757, où la puissance du roi s’écrit sur un corps devant la foule ; et, quatre-vingt-un ans plus tard, le règlement de Léon Faucher pour la Maison des jeunes détenus de Paris, où rien ne saigne et où tout se compte. Entre les deux, la peine ne s’est pas seulement adoucie : elle a changé de cible. La discipline dresse des corps utiles, les classe, les note, les compare à une norme. Le Panoptique de Bentham en est l’emblème : le détenu ne sait pas s’il est vu, il sait qu’il peut l’être.
- Le texte : Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975. L’œuvre est protégée : la page la résume sans la citer.
- La limite : le livre n’en nomme pas dans cette escale. La force du pouvoir disciplinaire tient à ce qu’il fait intérioriser la norme : quand il triomphe, il « ne ressemble plus à un maître. Il ressemble à une évidence. » Cela ne le rend pas irrésistible. Dès 1976, dans La Volonté de savoir, Foucault tient que là où il y a pouvoir, il y a résistance (Stanford Encyclopedia of Philosophy, révision du 21 avril 2026). Le livre note aussi la critique : on a reproché à Foucault de voir du contrôle là où des réformateurs voyaient aussi des progrès, et Surveiller et punir se lit comme une généalogie, non comme un procès-verbal.
- Dans le livre : escale « 1975 · Foucault : surveiller, punir, le pouvoir qui façonne ».
1979 · Thatcher : la nécessité comme argument
- L’idée : « There is no alternative » : sous ses variantes, la formule devient la grammaire d’un gouvernement. Sa force est de fermer la porte au moment même où elle prétend décrire le réel. Ce qui relevait du compromis social est présenté comme une entrave, ce qui relevait du conflit politique est rebaptisé adaptation.
- Le texte : la formule est donnée ici d’après le livre, qui la tient pour un mantra répété sous plusieurs variantes, sans en citer une occurrence datée. Le livre date en revanche une autre formule, quelques mois après son arrivée au pouvoir : au sommet européen de Dublin, le 30 novembre 1979, « I want my money back! », qui « résume une posture plus qu’elle ne reproduit un procès-verbal ».
- La limite : proclamer qu’il n’y a pas d’alternative fait d’un choix politique une nécessité apparente. « Il y avait toujours des alternatives », écrit le livre : tout l’art consistait à les faire paraître irresponsables ou impossibles. Encore faut-il examiner, décision par décision, quelles options existaient et à quel prix. Le bilan reste disputé : inflation maîtrisée et place financière de Londres d’un côté ; désindustrialisation, chômage massif au début des années 1980 et fractures territoriales de l’autre.
- Dans le livre : escale « 1979 · Margaret Thatcher : la nécessité comme arme politique ».
2003-2012 : le pouvoir sans visage
- L’idée : trois manières d’influencer sans commander, qui ne fonctionnent pas de la même façon : des techniques qui organisent les choix, une attraction qui change les préférences, des contraintes financières qui pèsent sur les gouvernants. En 2003, B. J. Fogg publie Persuasive Technology : l’ordinateur devient un moyen de changer ce que nous pensons et ce que nous faisons ; il ne commande pas, il aménage le chemin. Joseph Nye, de Bound to Lead (1990) à The Future of Power (2011), décrit le soft power, qui obtient par l’attraction ce que le hard power obtient par la contrainte ou le paiement. Et le 22 janvier 2012, au Bourget, François Hollande, alors candidat à l’élection présidentielle, désigne la finance comme un adversaire qui « n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti » et qui « pourtant gouverne ».
- Le texte, pour le seul volet financier : la loi n° 2013-672 du 26 juillet 2013 de séparation et de régulation des activités bancaires (Légifrance), qui, selon le livre, « encadra plus qu’elle ne désarma ».
- La limite : ces pouvoirs ont leur fragilité : l’adhésion qu’ils n’ont pas commandée, ils peuvent la perdre. Abu Ghraib et Guantánamo ont entamé le récit qui rendait l’Amérique désirable. Le livre en tire une leçon pour le vote : « On élit un président ; on n’élit pas les conditions auxquelles un État se refinance. » C’est ce que le livre Un président peut-il tenir ses promesses ? range dans sa dernière zone, « ce qui ne dépend pas de lui » (neuf promesses passées à cette grille).
- Dans le livre : escales « 2003 · Technologies persuasives : quand l’outil conduit nos choix » et « 2012 · Le pouvoir sans visage ».
Trois échos
Le parcours croise trois autres routes du livre.
- « Car tel est notre plaisir » : depuis une ordonnance de Louis XI du 31 octobre 1472, la clause ferme les actes royaux. « Plaisir » vient du latin placere, agréer : la clause ne dit pas un caprice, elle ferme la décision. La mémoire a retenu « notre bon plaisir », qui n’est pas la formule habituelle de la chancellerie : le livre la juge sans attestation sûre, le Larousse la fait apparaître dans les actes à la fin du règne de Louis XVI (actes non lus ici). La formule de chancellerie est devenue, dans la mémoire, le symbole de l’arbitraire (escale « 1461 · Louis XI : l’universelle aragne et la puissance royale »).
- La Magna Carta : arrachée à Jean sans Terre par ses barons le 15 juin 1215, annulée par le pape quelques semaines plus tard, rééditée en 1216, 1217 et 1225. Sa trente-neuvième clause, dans la version de 1215, pose qu’aucun homme libre ne sera arrêté, emprisonné ou dépossédé si ce n’est par le jugement légal de ses pairs ou par la loi du pays : le roi ne peut pas tout faire (escale « 1215 · La Magna Carta : nul n’est au-dessus de la loi »).
- Panem et circenses : dans la dixième de ses Satires, au début du IIe siècle, Juvénal peint un peuple qui distribuait jadis le pouvoir et ne réclame plus que du pain et des jeux. Le danger, dit le livre, naît à l’instant où ils tiennent lieu de participation (escale « 110 · Panem et circenses : nourrir, distraire, et faire de la mort un spectacle »).
Ce que montre le parcours : trois manières de faire agir
| Ressort | Manière d'agir | Ce qui fait obéir | Où il cède, selon le livre |
|---|---|---|---|
| La crainte (−1200, 1513) | faire obéir | la peur de la peine | dans la haine : être craint, jamais haï |
| Le pacte (1651) | faire reconnaître une autorité | la peur de la guerre de chacun contre chacun | au droit de chacun de ne pas vouloir sa mort |
| Le corps du roi (1655) | faire obéir | l'incarnation du pouvoir dans une personne | à la mort du roi : « l'État demeurera toujours » |
| Le peuple souverain (1789-1793) | faire reconnaître une autorité | une légitimité venue d'en bas | elle doit se prouver sans relâche |
| Le provisoire (1850) | faire reconnaître une autorité | la promesse de disparaître | le provisoire s'installe, faute de contre-pouvoirs |
| La norme (1975) | organiser les choix | la surveillance que chacun fait sienne | le livre n'en nomme pas ; Foucault y place la résistance |
| La nécessité (1979) | organiser les choix | l'absence d'alternative proclamée | les alternatives existaient |
| L'attraction et les conditions (2003-2012) | organiser les choix | l'adhésion sans ordre donné | l'adhésion peut se perdre |
Lu de haut en bas, le tableau ne raconte pas la substitution d’un pouvoir à un autre. Il fait voir trois manières de faire agir les hommes — faire obéir, faire reconnaître une autorité, organiser les choix possibles —, qui coexistent, et dont un même pouvoir peut user à la fois. Les unes rencontrent une limite qu’on peut nommer : la crainte nourrit la haine, le corps du roi meurt, la légitimité doit se prouver. Les autres rendent leur limite moins apparente : une norme intériorisée ou une nécessité proclamée n’a plus besoin d’un ordre pour orienter les conduites. Aucune n’est pour autant sans résistance. La question du seuil — à quoi tient l’obéissance, le jour où l’on cesse d’y consentir ? — en appelle alors une autre : comment reconnaître un pouvoir quand on a le sentiment de choisir librement ?
Ce que cette page ne dit pas
Un parcours n’est pas une histoire de la pensée politique. Le choix des étapes est celui du livre, onze escales et trois échos, et il n’est pas représentatif : Locke, Rousseau et Montesquieu relèvent, dans L’Odyssée des idées, d’un autre parcours, celui de la liberté, qui part de la question inverse — ce qui tient debout entre l’homme et le pouvoir (sur l’autre versant de Locke, la connaissance : la tabula rasa). Les résumés sont ceux du livre, qui en développe les nuances ; Surveiller et punir est résumé, non cité ; la formule « There is no alternative » est donnée d’après le livre, sans occurrence datée lue ici. Les trois manières de faire agir sont une grille de cette page, établie après sa contre-expertise ; le livre ne la formule pas sous cette forme.
Questions fréquentes
Machiavel a-t-il écrit « la fin justifie les moyens » ?
Non, la formule n'est pas dans Le Prince. Le contresens part du chapitre XVIII : dans les actions des princes, écrit Machiavel, « si guarda al fine » — on regarde au résultat — et « i mezzi saranno sempre giudicati onorevoli », les moyens seront toujours jugés honorables, par la foule qui juge sur l'apparence et sur l'issue. Le passage est aussi un conseil : que le prince songe à maintenir l'État, le résultat fera juger les moyens. Ce n'est pas une permission générale de tout faire, et sa portée morale reste discutée.
D'où vient « l'homme est un loup pour l'homme » ?
De Plaute, dans la comédie Asinaria (v. 495) : « lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit », l'homme est un loup, non un homme, pour qui ne sait pas encore quel il est. Hobbes la reprend dans la dédicace du De Cive (1642), et non dans le Léviathan, en la dédoublant : l'homme est un dieu pour l'homme entre citoyens, un loup entre cités.
Louis XIV a-t-il dit « L'État, c'est moi » ?
Rien ne l'établit. On la lui prête devant le Parlement de Paris, le 13 avril 1655, mais aucun témoignage contemporain solide ne la rapporte et les registres du Parlement l'ignorent : les historiens y voient une invention tardive. Mourant, en 1715, il aurait dit l'inverse, selon un mémoire de Dangeau dont le texte diffère d'une autre version de la scène : « Je m'en vais, mais l'État demeurera toujours. »
Qu'est-ce que la dictature du prolétariat chez Marx ?
Un passage. Marx la nomme en 1850, dans Les Luttes de classes en France, comme le point de transit nécessaire vers l'abolition des différences de classe, et le redit en 1852 dans une lettre à Joseph Weydemeyer : cette dictature ne constitue que la transition vers l'abolition de toutes les classes. L'expression n'est pas dans le Manifeste de 1848.
Sources
Textes, relus le 1er novembre 2026 : Suétone, Vie de Caligula, 30, et Vie de Tibère, 59 (The Latin Library) ; Machiavel, Il Principe, chapitres XV, XVII et XVIII (Wikisource) ; Plaute, Asinaria, v. 495 (The Latin Library) ; Hobbes, Philosophicall Rudiments Concerning Government and Society (1651, traduction du De Cive), dédicace (Wikisource), et Leviathan, 1651, chapitre XIII (Project Gutenberg) ; Journal du marquis de Dangeau, éd. Soulié et al., t. XVI, p. 128 (Internet Archive) ; Constitution du 3 septembre 1791 (Wikisource) ; Marx, Les Luttes de classes en France, 1850, chapitre III, et lettre à Joseph Weydemeyer du 5 mars 1852 (marxists.org, traduction anglaise) ; loi n° 2013-672 du 26 juillet 2013 (Légifrance). Les liens sont donnés à chaque étape.
Le livre : Stéphane Lalut, L’Odyssée des idées, nouvelle édition 2026, parcours « Pouvoir » et escales citées à chaque étape.